Au cinéma le 13 avril 2022

De : Etienne Comar / Avec : Alex Lutz, Agnès Jaoui, Veerle Baetens

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Luc est un chanteur lyrique renommé. En pleine crise personnelle, il accepte d’animer un atelier de chant dans un centre de détention pour femmes. Il se trouve vite confronté aux tempéraments difficiles des détenues. Entre bonne conscience et quête personnelle, Luc va alors tenter d’offrir à ces femmes un semblant de liberté.

Entretien avec Etienne Comar, réalisateur et scénariste

Propos recueillis par Caroline Rainette
15 mars 2022

Parlez-nous de votre passion de la musique

J’aime mettre en scène des personnages qui vivent de leur talent, de leur expression artistique. Dans mon précédent film, Django, je montrais l’artiste dans la collectivité, face à l’histoire ; avec A l’ombre des filles il s’agit d’une démarche plus intime et sociale. Le musicien représente pour moi l’image même de l’artiste le plus dans son monde, et qui pourtant est à la recherche permanente du contact avec les autres. Je suis très sensible à la musique, c’est un métier que j’aurais aimé faire, une passion que je rêve d’assouvir et que le cinéma me permet d’aborder, car il y a beaucoup de liens entre les arts, notamment entre la musique et le cinéma. J’appréhende souvent les films que je vois comme des partitions : thème choisi, rythme, contrastes.

Avec A l’ombre des filles, je souhaitais donc travailler sur l’intime, sur la fragilité d’un homme face à des femmes à qui il doit transmettre son savoir, plus globalement sur la capacité ou non de la musique – ou d’une pratique artistique – à libérer l’individu. Situer le film en milieu carcéral me semblait la meilleure métaphore pour s’exprimer sur la liberté : que ressent-on quand on se retrouve face à des gens contraints, physiquement ? Bien sûr la musique apporte une libération, mais celle-ci n’est pas totale. Ce film fait en quelque sorte pendant à Des hommes et des dieux, sur lequel j’étais scénariste et producteur : des femmes, un milieu clos, le chant. C’est une autre vision du chœur musical, du cœur humain.

J’ai moi-même pratiqué le chant, avec des amis au sein d’un groupe de rock. Cela a été une expérience très intense, qui m’a permis de découvrir ma voix. Je me suis mis à écrire des paroles de chansons, ce qui a libéré une forme de créativité que je n’avais pas auparavant, même dans mon métier, et c’est d’ailleurs à cette période que je me suis mis à écrire des scénarios. L’expérience du collectif était également très forte, et la transformation d’une personne grâce à la scène m’a beaucoup intrigué. Notre voix est aussi la trace d’une autre personne que nous avons en nous. C’est la raison pour laquelle, dans le film, j’ai souhaité avoir un personnage avec cette voix particulière de contreténor, car la voix interroge l’identité. Si aujourd’hui je chante moins, j’ai cependant envie de me reconfronter au chant d’une autre manière, plus structurée, peut-être dans une chorale, d’une façon plus musicale et moins improvisée que dans notre groupe de rock.

Racontez-nous la genèse du film

J’ai souvent présenté mes films en prison. Mon premier film, Zonzon, se passait en prison. Pour Les Femmes du 6ème étage, que j’avais produit, nous étions allés dans une prison de femmes, et j’avais été bouleversé d’échanger avec elles pendant quelques heures après la projection. Je m’étais alors dit qu’il y avait quelque chose à faire sur le sujet. L’idée s’est ensuite liée avec la musique, car je voulais également faire un film autour de la voix, plus précisément de la libération à travers la voix, expérience que j’avais moi-même vécu.

Je suis allé plusieurs fois en prison pour écrire le film, notamment au centre pénitentiaire de Bapaume où j’ai pu suivre une chorale mixte pendant plusieurs semaines. J’ai également rencontré le musicologue Michaël Andrieu, qui a beaucoup travaillé sur la musique en milieu carcéral et qui m’a conseillé et suivi pendant la phase d’écriture. Une fois celle-ci terminée, nous avons « testé » l’atelier chant du scénario, avec une bonne partie des chansons du film, dans le quartier des femmes de la prison de Fleury-Mérogis. Ainsi, pendant une semaine, nous avons travaillé avec neuf femmes, d’ailleurs assez semblables aux typologies des personnages du scénario. Michaël Andrieu animait l’atelier, et je chantais avec elles. J’ai pu observer comment il procédait, les exercices de respiration, les exercices de mise en voix, le rapport qu’il entretenait avec les élèves, c’était passionnant. Le film s’est ainsi nourri de différentes expériences que j’ai pu avoir, et des conseils de Michaël Andrieu.

Je voulais montrer à l’écran une prison très moderne, lumineuse, pas du tout vétuste, présenter une image différente de ce qu’on voit habituellement. Pour des raisons de complexité administrative nous sommes allés tourner à la prison de Marche-en-Famenne, en Belgique. Le directeur y est très ouvert aux ateliers (cuisine, lecture, formation professionnelle…), et a accueilli le tournage avec bienveillance, dans les différents lieux : cellules, gymnase, coursives… A la sortie du film, nous avons d’ailleurs prévu une projection avec les détenus et les surveillants. Seule la salle du cours de chant a été tournée en studio, pour des raisons de commodités, mais en reprenant le modèle d’une des salles de la prison, de même pour quelques cellules.

Pourquoi avoir choisi une prison de femmes ?

Il me semblait plus intéressant de placer le film au sein d’une prison de femmes, car on montre généralement davantage des prisons d’hommes, avec des thématiques autour de l’évasion. Or les prisons sont surtout aujourd’hui des lieux de vie, dont on ne s’échappe pas. Il me semblait donc important de montrer la vie quotidienne en prison, et les questions qui se posent en particulier pour les femmes : le rapport à la maternité, à la famille.

J’avais envie de confronter et questionner le personnage principal du chanteur lyrique, interprété par Alex Lutz, dans son rapport avec les femmes. Dans le film, il est entouré de femmes : les prisonnières, sa logeuse, sa mère, sa sœur. Il transmet à ces femmes le goût du chant, l’esprit collectif, mais tout n’est pas parfait et il rencontre aussi des échecs. Cependant de part et d’autre, il y a une forme de libération. Evidemment tout est complexe et plein de nuances, surtout dans un milieu comme la prison. Ainsi, avais-je été frappé par une détenue qui nous avait dit que si les cours de chant étaient formidables, rentrer en cellule ensuite était encore plus douloureux…

Pourquoi avoir pris le parti de confronter ces femmes incarcérées avec un chanteur lyrique ?

Beaucoup d’ateliers se font avec des instruments, mais pour le film, travailler sur la voix était plus simple et plus intime. Par ailleurs j’aime la voix comme instrument, c’est très beau quand il n’y a que la voix seule. La voix permet de montrer l’expression la plus intime des femmes, mis en valeur par le cadrage en gros plan des visages permet de ressentir qui elles sont. Milos Forman avait filmé L’Audition en format 1.33, ce qui m’avait marqué. C’est un format classique, un peu oublié, mais qui permet d’enserrer les personnages, de parfaitement cadrer les visages, et qui marque plus encore l’enfermement. C’était le juste format pour le film. J’ai aussi filmé en argentique, qui apporte une certaine magie sur les peaux, les regards. Cela magnifie les visages, le grain donne une vérité, un aspect documentaire.

Je voulais aussi dans ce film un décalage vocal, entre le personnage principal qui arrive avec une idée précise – apprendre à des femmes incarcérées la grande musique – et la réalité, ce qui va opérer ou non, les désillusions. Le choix du répertoire est donc éminemment important, surtout en prison où chacun à sa propre idée. Dehors, les gens se réunissent dans une chorale autour d’un type de musique : chant lyrique, gospel, blues… La voix a ses territoires. Or, en prison, les personnes incarcérées ont chacune des territoires différents, que le personnage principal va devoir essayer de réunir. Il va donc devoir composer avec toutes ces femmes, se remettre en question, aller vers des styles musicaux éloignés de lui, pour réussir à unifier dans un chœur ces femmes différentes, pour créer quelque chose d’un peu nouveau, avec des voix.

Il y a beaucoup d’enjeux autour de la question du goût, qui est tellement représentatif du milieu social. Choisir les morceaux sur lesquels on va travailler, c’est déjà dire qui l’on est, socialement, artistiquement. C’est pourquoi le répertoire est volontairement très varié dans le film : de Monteverdi à Patrick Juvet, en passant par du rap. Mais c’est aussi la beauté de la musique : on peut aimer des choses très variées !

Parlez-nous du travail vocal avec les acteurs

De manière presque contradictoire, je voulais que le personnage du professeur de chant chante peu, qu’on soit même dans l’attente. Alex Lutz a travaillé avec un coach contreténor, qui lui a appris les postures, la direction vocale. Par ailleurs il avait donné des cours de théâtre dans des associations, aussi connaissait- il un peu ce travail d’équipe et d’animation.

Sur le plateau, une coach vocal était également présente pour animer le chant des filles, les faire répéter, pour qu’elles soient à l’aise. En effet, mis à part Agnès Jaoui et Veerle Baetens, les autres actrices ne sont pas chanteuses, il fallait créer une émulation entre elles. Mais je voulais aussi filmer tout le processus d’apprentissage : les moments où cela ne marche pas, les moments où le chant est harmonieux… Nous avons donc filmé dans l’ordre les différentes étapes de travail : hésitantes et mal à l’aise avec leurs voix au début, confiantes peu à peu… Les actrices ont réellement progressé pendant le tournage au fur et à mesure des cours !

Le choix des actrices s’est fait en fonction de leurs voix. Elles ont toutes des tessitures vocales et des façons de parler très différentes. Par ailleurs deux actrices sont non professionnelles, en effet quand on travaille sur le thème de la prison, il m’apparait important d’avoir des gens qui viennent de milieux différents. En outre, les acteurs non professionnels apportent un naturel, une part d’instinctif. Ces deux comédiennes sont très émouvantes, très à l’aise, elles apportent une vérité au groupe.

Quelle était l’ambiance sur le tournage ?

Après Django, film historique compliqué à réaliser, je souhaitais revenir à une forme plus restreinte : une équipe technique réduite, une bande d’acteurs, souvent les mêmes lieux, en quelque sorte un peu un esprit de troupe. C’est moins de moyens financiers, mais plus de liberté, on saisit la vie et c’est très agréable. En outre, pour un film qui traite d’un collectif, il était nécessaire de recréer ce collectif lors du tournage. Ainsi, comme au théâtre, il y a eu beaucoup d’écriture de plateau : la scène était écrite, mais on se laissait la possibilité d’accidents, de modifier des choses, qu’on repérait notamment en répétition. J’avais très envie d’un film profond, joyeux, drôle par les réactions de ces femmes, et qui touche à l’intimité de chacun des personnages, et j’espère que cela se sent !

Voir notre entretien avec Michaël Andrieu, Docteur en musicologie